De l'autorité scolaire.

octobre 2021

 

L’autorité des professeurs est bien souvent critiquée, soit pour déplorer qu’ils n’en ont pas ou plus, soit pour se plaindre qu’ils l’exercent injustement. Elle est encore plus contestée par les élèves, parfois, et plus souvent par leurs parents et, malheureusement, par l’institution elle-même, qui nient l’existence, voire l’utilité de cette autorité que tous peinent à définir et confondent avec le pouvoir du plus fort, la crainte de la hiérarchie ou une obséquiosité qui se pare des oripeaux de l’obéissance, voire de l’hypocrisie.

L’autorité est une notion complexe, souvent examinée par les philosophes, les juristes ou les sociologues qui en donnent des définitions souvent proches : Max WEBER dans Économie et société, 1921, insiste sur ses liens étroits avec les coutumes et les traditions et souligne l’importance du respect de ces traditions et de ceux qui en sont les dépositaires dans les relations d’autorité ; Hannah ARENDT dans La Crise de la culture, 1968, affirme que « l’autorité, au contraire du pouvoir (potestas) avait ses racines dans le passé » et qu’elle ne peut exister sans reconnaissance de la valeur de ce passé.

 

L’origine de cette définition commune se trouve, et cela n’étonnera personne, dans les institutions de l’Antiquité : la notion d’auctoritas, qui se différencie de celle du pouvoir, potestas ou imperium, détenu par les magistrats, est une notion juridique et politique. L’auctoritas est détenue par le Sénat, l’assemblée des Anciens ou des vieux : senes ou seniores en latin ; ils en sont les dépositaires grâce à leur âge, à leur expérience et à la confiance que placent en eux le peuple et les magistrats. En effet, l’autorité n’existe que si elle est reconnue et efficace, comme l’explique le philosophe Alexandre KOJÈVE* : dès qu’elle est discutée, elle cesse d’exister car sa manifestation est la preuve même de son existence. C’est pour cela qu’elle est avant tout un principe juridique, bien qu’elle soit issue, aux origines, d’une démarche religieuse qui l’accorde à la divinité, autant que psychologique puisqu’elle est la condition de la confiance dans le monde et les autres.

Si l’on se tourne vers l’étymologie, la notion est claire : le nom auctoritas, comme celui de l’auteur, auctor (ou auctrix pour ceux qui tiennent à la féminisation des fonctions sociales) dérive du verbe augere qui signifie accroître, augmenter, développer, enrichir. Elle est donc la puissance abstraite qui augmente la portée de tout acte avant même sa réalisation par un magistrat, parce qu’elle accroît la confiance qu’on peut y placer. Le rapport d’autorité passe donc par l’assentiment indispensable de celui qui l’accorde avec celui qui l’exerce, d’autant que sa source plonge aux racines du passé commun de la société : être un auteur, c’est être le garant de ce qui advient, c’est être celui qui fait grandir et celui qui pousse à agir, le promoteur d’une action favorable et productive, dans le cas du sénat romain, c’est être aussi celui qui fonde une ville ou une tradition en ayant recours aux augures, l’augur latin tirant son sens également du verbe augere. Cet interprète du vol des oiseaux ** et prédicateur de l’avenir enrichit l’autorité des hommes par le présage favorable de la divinité : on espère instaurer ainsi un ordre durable qui ouvre la voie au progrès et à l’enrichissement de la société.

 

C’est en cela que réside l’autorité du professeur, dans sa capacité à faire grandir et à élever le petit homme au-dessus de sa condition première, de le créer une deuxième fois, non pas en chair et en os, mais en connaissances et en pratiques afin qu’il devienne, non pas seulement un citoyen comme c’est aujourd’hui la mode de le dire, mais un être humain complet, apte à reconnaître l’autorité autant qu’à l’accorder à celui en qui il place sa confiance.

Cette confiance, indispensable dans le rapport d’autorité, s’appuie bien sûr sur la différence de génération mais aussi, et surtout, sur le savoir et les compétences du professeur qui sont les piliers de son autorité sociale autant et plus que son propre tempérament, plus ou moins charismatique. L’autorité du professeur réside donc dans l’ancienneté et l’acquisition d’une discipline qu’il partage et qui n’est, en aucun cas, cette épreuve de force face à un groupe récalcitrant qu’on dépeint dans les revues de prétendue pédagogie.

 

La discipline est ce qu’on enseigne, ce qu’on apprend tour à tour : la disciplina latine vient du verbe discere qui veut dire apprendre soi-même et apprendre quelque chose à quelqu’un, c’est vraiment la « matière » qui s’enseigne et peut faire de chaque élève un humain « augmenté ».

 

L’autorité dépend donc de celui qui la détient autant que de celui qui l’accepte, elle les dépasse : elle s’impose grâce à une tradition, comme le disent les philosophes et les historiens de la notion, ce pilier fondateur des sociétés civilisées issues de la constitution physique et juridique d’un peuple. En cela, elle est intrinsèquement conservatrice puisqu’elle n’existe que par la garantie d’une expérience et d’un savoir accumulés et pérennes sur lesquels elle s’appuie et qu’on ne peut détruire sous peine de la voir disparaître avec eux et avec cette fameuse discipline qui est exercée par les élèves comme par les professeurs.

Anne-Marie CHAZAL - Professeur de lettres classiques, Membre du Bureau du SIES

 

Notes bibliographiques :

* Alexandre KOJÈVE, La Notion de l’Autorité, 2004, Gallimard, collection Tel

** Le grammairien du IIème siècle de notre ère, S. Pompeius Festus propose une étymologie qui combinerait le nom de l’oiseau, avis avec le verbe gerere

Même s’il ne s’agit pas de l’autorité dite pédagogique, on peut écouter la très intéressante émission de France Culture sur La Crise de la culture d’Hannah ARENDT, entretien du 6 juillet 1974 dans Les Chemins de la philosophie, « Qu’est-ce que l’autorité ? » :

https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/hannah-arendt-et-la-crise-de-la-culture-1-quest-ce-que


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